28/09/2011

Emploiparlonsnet.fr

Des idées contre la crise. Marie-Claire Carrère-Gée : « Il faut réduire les charges sociales qui pèsent sur le travail et pénalisent l’emploi »

La présidente du Conseil d’orientation pour l’emploi* évoque des pistes de réflexion pour lutter contre la crise.

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Quel est votre diagnostic sur l’emploi en France ?
La situation actuelle du marché du travail est fortement marquée par l’empreinte de la crise, ce qui nécessite des mesures conjoncturelles importantes. La crise a laissé de grandes cicatrices : l’augmentation du chômage de longue et très longue durée, la progression du chômage des seniors et un chômage des jeunes qui reste à un niveau très élevé. Cette situation impose de ne pas relâcher nos efforts en matière d’emploi, et même de les renforcer. Il faut d’abord, une politique économique favorable à l’emploi. Mais il faut aussi encourager les embauches. Je regrette ainsi que les exonérations de charges pour l’embauche dans les TPE, mises en place pendant la crise, aient été supprimées, les petites entreprises étant très dynamiques en terme de création d’emploi en période de croissance, mais également plus vulnérables que les grandes sociétés en cas de retournement de la conjoncture.
 
Quelle autre mesure conjoncturelle vous paraît pertinente ?
Les contrats aidés constituent un outil puissant en cas de crise pour sortir du chômage de longue durée. Il faut l’utiliser pleinement, sans le réduire à sa dimension sociale, en veillant à la qualité des emplois proposés. Je comprends que, compte tenu des contraintes budgétaires, les volumes de contrats aidés soient programmés au plus juste, avec des réouvertures de crédits lorsque le besoin s’en fait sentir, mais il  faut prendre garde au « stop and go ». On ne peut pas, en permanence, alternativement fermer les vannes pour les rouvrir ensuite.
 
D’un point de vue structurel, quelles sont vos propositions ?
Il y a beaucoup de travail à accomplir, qu’il s’agisse de poursuivre les réformes déjà engagées ou de réformes nouvelles.
En ce qui concerne les réformes déjà engagées et qui doivent s’inscrire dans une ambition plus forte, je citerai tout d’abord le service public de l’emploi et l’accompagnement des demandeurs d’emploi. La création de Pôle emploi était indispensable : elle a permis de faire le lien entre indemnisation et accompagnement. Il faut aujourd’hui rajouter  une brique supplémentaire, la formation, afin que l’ensemble indemnisation-accompagnement-formation fonctionne de manière plus cohérente et plus efficace. 
 
Il n’est pas normal que le taux d’accès à la formation des demandeurs d’emploi soit aussi modeste, ni que les chômeurs les plus qualifiés soient ceux qui bénéficient le plus de la formation, ni que, dans 40% des cas, six mois s’écoulent entre la prescription de la formation et sa réalisation. Cela implique de remettre à plat la gouvernance de la formation. Certes, avec la crise, les différents partenaires ont essayé de mobiliser leurs efforts dans la même direction, mais il faut inscrire cela dans une logique plus pérenne et désigner un pilote. L’éclatement des compétences – on le voit également pour l’emploi des jeunes, avec l’imparfaite gouvernance des missions locales,– nuit globalement à l’efficacité.
 
Vous avez également réfléchi à l’orientation scolaire et professionnelle des jeunes…
Des réformes ont été engagées pour améliorer les choses, mais l’orientation se fait encore trop souvent par défaut, non par choix. La majorité des jeunes manque de visibilité sur les métiers et les secteurs économiques. Le Conseil d’Orientation pour l’Emploi prône qu’une journée par trimestre à partir de la 5e soit consacrée à la découverte des métiers et de l’entreprise. Et cela pour tous les élèves, pas seulement ceux qui sont en situation d’échec.
 
C’est un travers bien français que de ne sensibiliser les élèves à la vie professionnelle que lorsqu’ils ne réussissent pas à l’école. Cela stigmatise ces jeunes et c’est un contresens économique. Nous proposons aussi de mettre en place au lycée, en 1ère ou en Terminale, des tests anonymes, que les élèves pourraient passer s’ils le souhaitent pour évaluer leurs chances de réussite dans telle ou telle filière.  Cela leur permettrait de reconsidérer à temps leur avenir professionnel, ou de savoir dès le départ qu’il faudra mettre les bouchées doubles pour réussir !
 
Nous demandons également que les taux d’insertion professionnelle de chaque formation soient systématiquement évalués en fonction d’un même référentiel national et rendus publics, pour que les jeunes sachent par avance où ils s’engagent.
 
Autre champ d’action essentiel : la lutte contre l’illettrisme. Le COE a montré que, sur 3,1 millions de personnes illettrées, 1,7 million est sur le marché du travail. En cas de licenciement, ces personnes se retrouvent totalement démunies pour retrouver un emploi, l’écrit ayant pris une place importante dans tous les emplois, y compris ceux que l’on considère traditionnellement comme « non qualifiés ». Outre les formations dispensées via Pôle emploi, il est nécessaire d’intensifier les actions contre l’illettrisme sur les lieux de travail et en direction des jeunes.
 
En marge des travaux menés par le COE, quelle piste prôneriez-vous à titre personnel ?
Ma conviction, c’est que les charges sociales qui pèsent sur le travail sont excessives et pénalisent l’emploi. Pour créer un véritable choc de compétitivité, je propose d’opérer un basculement important de ces charges, environ 5 points dans un premier temps, sur d’autres assiettes que le facteur travail. Je dis bien : plusieurs prélèvements, et pas un seul : on n’imagine pas basculer 5 points de cotisations sur la TVA, par exemple ! Les risques inflationnistes seraient trop importants, sans parler des enjeux de justice sociale. Par ailleurs, ce « mix » de prélèvements appelé à remplacer 5 points de cotisations sociales ne peut uniquement peser sur les ménages. Les entreprises doivent continuer à prendre leur part du financement de la protection sociale, c’est d’ailleurs aussi leur intérêt. Mais en contribuant sur d’autres assiettes que le travail. C’est un juste équilibre qui doit être trouvé entre des prélèvements sur les ménages, les entreprises et les produits importés, via la consommation.
 
Pascale Colisson – lesinfluences.fr
 
*Le Conseil d’orientation pour l’emploi s’est donné pour mission de favoriser le dialogue entre tous les acteurs de l’emploi – Etat, partenaires sociaux, service public de l’emploi, missions locales… - afin de permettre l’émergence de propositions utiles et opérationnelles concernant l’emploi.

"Il faut pousser les feux sur les contrats aidés et réactiver le dispositif zéro charge pour les TPE" Interview de Marie-Claire CARRERE-GEE, La Tribune, 26 septembre 2011


La présidente du Conseil d'orientation pour l'emploi commente pour La Tribune les derniers chiffres de l'emploi et évoque quelques pistes pour inverser la tendance haussière du chômage français. Après trois mois de hausse, le nombre de demandeurs d'emploi de catégorie A est en baisse à la fin août (-2.000) et s'établit à 2.757.500 en France métropolitaine.


Est-ce bon signe ?

On a effectivement une stabilisation ce mois-ci du nombre des demandeurs d'emplois en catégorie A, après une hausse significative le mois précédent (+ 36.100). Je vois également d'autres signes positifs
comme la baisse du nombre de premières entrées au chômage ou la hausse de 10% des offres d'emplois durables (plus de six mois). Le chômage des jeunes régresse également, même s'il reste encore à un niveau très élevé.


Tous les indicateurs ne sont toutefois pas au vert... 

En effet, le nombre de demandeurs d'emplois, toutes catégories
confondues, augmente au mois d'août (+ 20.000), tout comme celui des chômeurs des plus de 50 ans. Le chômage de longue durée qui concernait 1,7 millions de personnes à la fin août est également très préoccupant.
Je note par ailleurs que parmi les motifs de sorties de Pôle emploi à la fin août, le nombre des radiations est en baisse, tandis que celles liées à des "cessations d'inscription pour défaut d'actualisation" augmente de manière très significative : + 12.000 en un mois. Ces chiffres ne poussent guère à l'optimisme... Ils confirment le contexte économique morose, avec un rythme de croissance qui s'est ralenti, de fortes incertitudes internationales et une économie qui continue de créer des emplois, mais à un rythme moins soutenu qu'au premier trimestre. Dans le même temps, la population active augmente de 150.000 personnes cette année. Il faut donc un volume de créations d'emplois plus important pour absorber ces nouveaux arrivants sur le marché du travail. Ce qui n'est pas le cas.

Que peut-on faire pour inverser cette tendance ?

Je plaide pour une politique de l'emploi efficace et de nature à rassurer les entreprises qui, dans un contexte d'incertitudes, regardent à deux fois avant d'embaucher.
Comme l'OCDE, je plaide pour un renforcement des aides à l'embauche, ciblées notamment sur les jeunes et les plus de 50 ans.
Je pense également qu'il convient d'aider les très petites entreprises à embaucher, en réactivant le dispositif "zéro charge". Je pense enfin qu'il faut pousser les feux sur les contrats aidés en veillant tant à leur qualité qu'à leur nombre. Pourquoi ne pas recréer des "contrats passerelles", qui permettaient à des jeunes d'acquérir une première expérience professionnelle ? .