12.07.2011

Non, les Français ne sont pas protectionnistes ! (LE FIGARO, 11 juillet 2011)

 

Avec le débat présidentiel vient le temps des slogans, d’autant plus mousseux sur le plan médiatique qu’ils surfent sur des peurs collectives. La «démondialisation» et autres «retour du protectionnisme» font ainsi la une des gazettes. Si l’on en croit un sondage IFOP réalisé pour une association « Manifeste pour un débat sur le libre-échange », les Français applaudiraient : à 65%, ils plébisciteraient le protectionnisme.

Pourtant, la lecture des questions posées dans ce sondage invite à ne pas en tirer de conclusions hâtives. Après avoir indiqué aux sondés qu’ « aujourd’hui, les produits importés de pays comme la Chine ou l’Inde sont peu taxés en France », les questions réduisent la mondialisation aux seuls produits chinois ou indiens et proposent, comme seule option pour s’en sortir, la seule augmentation des droits de douane ! Tout est à l’avenant : les sondeurs parviennent même à faire dire à 57% des Français que l’ouverture à la Chine et à l’Inde a fait grimper les prix en France !

Le Conseil d’Orientation pour l’Emploi, instance indépendante, a de son côté réalisé une étude pour connaître le ressenti des salariés. Cette étude ayant été effectuée sans a priori, ses questions sont naturellement beaucoup plus ouvertes : nous avons choisi d’interroger l’ensemble du cerveau des sondés, pas seulement, si l’on peut dire, leur …« cerveau reptilien » ! De ce fait, les conclusions de notre sondage  ne sont pas identiques.

D’abord, le ressenti des salariés est, comme les effets de la mondialisation, complexe. Sur les grandes questions générales, les Français sont partagés : 48% pensent que la mondialisation est globalement une bonne chose, 52% plutôt une mauvaise chose. Les adversaires farouches de la mondialisation sont très peu nombreux (9%), de même que ses partisans enthousiastes (4%). Et cela avec de grands écarts entre les jeunes et les plus âgés, de même qu’entre les cadres et les ouvriers.

Plus on se rapproche de sujets qui touchent de près les salariés, plus les réponses sont négatives. Mais ce que l’on constate alors, c’est un décalage entre un pessimisme collectif assez large et une confiance individuelle plus robuste : si trois salariés sur quatre pensent que la mondialisation a des effets négatifs pour l’emploi en France, un salarié sur quatre a des craintes pour son propre emploi.

Si maintenant, on s’intéresse à ce que nous disent les salariés des effets de la mondialisation sur leur propre entreprise ou sur leur propre emploi, les réponses sont loin d’être simplistes. La moitié des salariés déclarent travailler dans une entreprise qui n’est pas concernée par la mondialisation. Au sein de l’autre moitié, 45% indiquent qu’elle a eu des effets positifs pour l’entreprise, 30% des effets négatifs, 25% pas d’effet notable. Lorsqu’ils existent, ces effets ont un « double visage » : à la fois plus d’opportunités liées à de nouveaux marchés et à de nouveaux produits (60%), mais aussi des réductions de coûts et des délocalisations (environ 50%).

Seulement un tiers des salariés a constaté des effets de la mondialisation sur son propre emploi. Ces effets sont dans l’ensemble négatifs et concernent surtout les salaires et les conditions de travail.

Pour lutter contre les effets négatifs de la mondialisation,  ce qui frappe est l’absence de frilosité des salariés. Pour ne pas être les perdants de la mondialisation, ils sont entre 70 et 80% à dire : « développer de nouvelles productions», « former les salariés », « instituer un socle mondial de protection sociale », «faire des  investissements d’avenir », « diminuer le coût du travail en baissant les charges sociales ».La demande de protection existe, mais elle est plus de dix points derrière, citée par 60% des sondés.

Bien sûr, les Français demandent plus de régulation pour les échanges mondiaux. Mais s’ils se prononcent en faveur du renforcement des normes environnementales ou sociales, ce n’est pas pour « démondialiser » ou faire du protectionnisme ! Ce n’est pas pour garantir aux seuls habitants d’un village gaulois à l’abri et des échanges commerciaux le bénéfice d’un air pur ou d’une protection sociale ! C’est pour que le commerce soit loyal, c’est aussi et surtout pour protéger la planète et l’ensemble de ses habitants.

Nos concitoyens savent que la mondialisation agit comme un projecteur extrêmement puissant, qui éclaire tant les atouts que les carences d’une économie ou d’une entreprise, et cela avec des récompenses et des sanctions aussi fortes qu’immédiates. Ils savent aussi que de plus en plus de produits sont « made in Monde ».

Le message adressé aux politiques est très clair : la mondialisation est là. Alors, faites les réformes nécessaires pour que notre économie soit plus performante et plus compétitive, soyez convaincants à l’occasion du G20 pour que la protection sociale bénéficie progressivement au plus grand nombre. Cessez d’être naïfs dans les négociations internationales. Visez le brevet du meilleur exportateur plutôt que celui du meilleur libre-échangiste ou du meilleur élève en droit de la concurrence!

Toutes les études le montrent, dans beaucoup de pays occidentaux et pas seulement en France, la mondialisation fait peur. Aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, comme en France, les occidentaux craignent pour l’emploi. Chez nous, à l’approche des présidentielles, les candidats sauront-ils percevoir toute la richesse et l’ambition du message des Français ? Ou ne retiendront-ils que la peur ?

 

Marie-Claire Carrère-Gée

Présidente du Conseil d’Orientation pour l’Emploi

Des propositions pour doper les embauches dans les petites entreprises (LES ECHOS, 17 juin 2011)

Un rapport du Conseil d'orientation pour l'emploi (COE) préconise de mobiliser les chambres consulaires pour mieux accompagner des dirigeants de TPE trop isolés. Il préconise de lisser les effets de seuils liés au passage à 10 et 20 salariés et de rétablir, tant que le chômage reste élevé, les exonérations de charges sur les embauches dans les TPE.

 

Alors que les rapports sur l'organisation de Pôle emploi se succèdent, le Conseil d'orientation pour l'emploi (COE, rattaché à Matignon) met, lui, l'accent sur une autre source d'aide au redémarrage du marché du travail : le soutien au million de très petites entreprises (TPE, de 1 à 9 salariés), qui emploient 3 millions de personnes et constituent encore un vivier d'emplois potentiels sous exploité. « En période d'expansion, les TPE créent davantage d'emplois que les entreprises de plus grande taille. Elles constituent un vrai potentiel d'emplois diversifiés et de proximité », souligne en préambule.le rapport dévoilé ce jeudi, qui pointe les nombreux freins récurrents qui pèsent sur le développement des TPE -et par extension sur le recrutement -en mettant l'accent sur l'isolement des dirigeants, leur difficulté à recruter et la barrière des effets de seuils au-delà de 10 puis de 20 salariés.

Créer des « référents uniques »

Pour rompre l'isolement des dirigeants, source de méconnaissance des aides disponibles et de frilosité à franchir certains caps, le rapport préconise de créer des « référents uniques » dans les chambres de commerce et de métiers chargés de les accompagner, outre dans leurs démarches administratives, dans deux domaines clefs : les recrutements des tout premiers salariés (via une convention cadre entre Pôle emploi et les chambres de commerce), pointés par le rapport comme une « étape décisive » et « la difficulté majeure » à laquelle sont confrontées les TPE, et la recherche de repreneurs potentiels, un exercice délicat sans réseau organisé de mise en contact et « qui amène chaque année des entreprises viables à disparaître. » Cette approche viendrait en complément de la mise en place récente de correspondants PME dans les directions régionales du travail.

Dans cette même logique de soutien à des dirigeants trop souvent le nez dans le guidon et ne disposant pas en interne de toutes les compétences, le COE préconise de favoriser l'accès au crédit des TPE en encourageant l'intermédiation de l'expert-comptable dans les démarches avec les banques et investisseurs, et de développer les systèmes de « chèque-conseil », aujourd'hui essentiellement réservés aux demandeurs d'emploi.

Alors que Bercy prépare un rapport d'évaluation des dispositifs atténuant le coût financier des franchissements de seuils instaurés en 2008 par la loi de modernisation de l'économie et dont l'extinction est programmée pour la fin de l'année, le COE estime que « la reconduction, voire la pérennisation de ce mécanisme mériterait d'être envisagée » dans l'attente de la définition d'un nouveau dispositif de lissage des seuils,« par exemple en déclenchant progressivement et de manière différenciée les différentes obligations. » Il souligne en outre que le dispositif d'exonérations de charge sur les embauches instauré pour les TPE durant la crise et supprimé en juin 2010 « aurait pu être maintenu jusqu'à ce que soit constaté un reflux important et durable du chômage, en le limitant éventuellement aux premières embauches. »

Développer les groupements d'employeurs

Encore faut-il aussi, dernier point mis en exergue par le rapport, aider les TPE à attirer des candidats, dont la « pénurie » est pointée du doigt par des dirigeants d'autant plus enclins à chercher l'oiseau rare que toute embauche nouvelle constitue un pari particulièrement crucial dans les petites structures. A défaut de pouvoir vraiment aider les TPE à s'aligner sur les conditions proposées par les entreprises plus grandes (les salariés de TPE gagnent 19 % de moins que les autres à poste comparable), le COE juge qu'une meilleure mutualisation des moyens doit permettre d'améliorer la situation en développant certains accessoires de rémunération, comme les contrats collectifs de retraite et de prévoyance, et en facilitant l'accès à la formation, encore très limité dans les TPE.

Le rapport recommande à cet effet de développer les groupements d'employeurs, un thème sur lequel les partenaires sociaux sont déjà en cours de discussion. Il propose également de lancer des négociations nationales de branche pour permettre aux salariés des TPE un meilleur accès à une protection sociale supplémentaire, et de définir un socle conventionnel de protection sociale commun pour les TPE. « Cela permettrait de mettre en place, à plus grande échelle qu'aujourd'hui, des outils communs de gestion simplifiés pour l'embauche d'un salarié, la déclaration et le paiement des salaires et des charges », insiste le COE, constatant l'échec du titre emploi service en entreprise.

DEREK PERROTTE