31.05.2011

Le Monde

  

  

  

 

Edition du Vendredi 27 Mai 2011

 

 ENTRETIEN

 

Marie-Claire Carrère-Gée :

" Il faut un choc de compétitivité"

 

 


Marie-Claire Carrère-Gée a été conseillère sociale de Jacques Chirac à l'Elysée. Présidente du Conseil d'orientation pour l'emploi (COE), instance d'expertise et de concertation, elle préconise une politique très active de l'emploi et un plus grand volontarisme.

 

 La croissance et l'emploi salarié accélèrent. Le chômage recule. Faut-il y croire ?

 

Il faut croire aux statistiques, sans leur faire dire plus que ce qu'elles disent. La croissance au premier trimestre (1 %) est tout à fait satisfaisante. C'est un bon point. Le deuxième concerne la diminution continue du chômage depuis quatre mois. Le troisième signe positif, c'est un niveau de créations d'emplois et d'embauches comparable, voire supérieur à ce qui se passait avant crise. Mais d'autres indicateurs doivent être pris en compte : la très forte hausse du chômage de longue durée, notamment

chez les quinquagénaires, et

le niveau encore très élevé du chômage des jeunes.

 

Cette embellie est-elle durable ?

 

Restons prudents ! Les moteurs de la croissance sont d'une puissance inégale et les incertitudes internationales nombreuses. De plus, dans les prévisions de l'Unedic - environ 140 000 chômeurs de moins en catégorie A -, ce qui fait vraiment la différence par rapport à 2010, c'est la moindre progression de la population active. Or les prévisions en la matière sont fragiles.

 

La politique de l'emploi doit rester très active. Le trou d'air du second semestre 2010 sur lequel le COE avait alerté en son temps, nous a coûté cher, même si le gouvernement a fini par admettre qu'il fallait remettre les gaz. Il doit faire encore plus. On n'en a pas fini avec les cicatrices de la crise.

 

 

Que faire face au chômage de longue durée qui augmente ?

 

Il y a là un double enjeu : pour les personnes menacées de basculer dans l'exclusion, parmi lesquelles on compte des jeunes, et pour l'économie qui risque de voir des besoins de main-d'oeuvre non satisfaits. Les pouvoirs publics ont insisté sur la nécessité pour Pôle emploi de recevoir les chômeurs de longue durée. C'est un minimum.

 

Mais des mesures spécifiques pourraient être prises. On a quand même 700 000 chômeurs de plus qu'avant la crise ! Je ne comprends pas pourquoi on a supprimé l'exonération à l'embauche dans les très petites entreprises (TPE), ni pourquoi on n'a pas mis en place l'exo-seniors prévue dans la réforme des retraites.

 

Et à plus long terme ?

 

La politique de l'emploi est une politique de ressources humaines. Elle doit, en amont, inclure l'éducation et l'orientation, mais aussi le logement et les transports. Et il faut impérativement en réformer la gouvernance.

 

En matière sociale, la France est le comble du décentralisé et de l'enchevêtrement des pouvoirs. L'Etat, les régions, les départements, les chambres de commerce et de métiers, les partenaires sociaux : chacun a sa légitimité, mais il faut un pilote, sinon cela se retourne contre les plus fragiles.

 

D'autres mesures structurelles s'imposent-elles ?

 

Il faut un choc de compétitivité. Je propose de basculer d'un coup 5 points de prélèvements sur le travail - une trentaine de milliards d'euros - sur d'autres prélèvements : l'impôt sur les sociétés (IS), la cotisation sur la valeur ajoutée, et une partie à la charge des ménages. Cessons cette vaine recherche d'un prélèvement miracle unique de substitution aux cotisations sociales : il n'existe pas !

 

La seule bonne réponse, lorsqu'il s'agit de trouver plusieurs dizaines de milliards d'euros, c'est de relever faiblement le taux de plusieurs impôts. Bien sûr, la compétitivité de notre économie ne se limite pas à un problème de coût du travail, mais elle n'a pas besoin de se mettre cela sur le dos en plus. C'est l'emploi qui est la priorité.

 

Comment aider ces jeunes ?

 

Certaines politiques structurelles ne coûtent pas cher. Pour les jeunes sans emploi ni qualification, il faudrait faire en sorte que les contrats aidés " aident " vraiment, qu'ils misent systématiquement sur l'alternance et permettent à leurs bénéficiaires de sortir qualifiés. Le COE le dit depuis deux ans. Il n'a pas été suivi. Je le regrette vivement.

 

Aucun établissement ne devrait pouvoir délivrer de diplôme sans publier les taux d'insertion professionnelle après l'obtention de celui-ci. Les élèves de terminale devraient pouvoir évaluer, grâce à des tests anonymes, leurs chances de réussite dans une formation. Le COE a aussi demandé qu'un gros voyant rouge s'allume dans les régions lorsque le taux d'insertion d'une formation est mauvais, pour évaluer la nécessité de son adaptation. Tout cela peut être fait et est utile.

 

 Quels objectifs doit-on assigner à la politique de l'emploi ?

 

On doit pouvoir être plus volontariste avant 2012 et faire mieux que les 9 % de taux de chômage promis par le gouvernement. Accorder aux entreprises la flexibilité dont elles ont besoin tout en évitant aux personnes d'être enkystées dans l'exclusion ou dans le sous-emploi : tel est le défi pour l'Etat et les partenaires sociaux.

 

Les risques sur le marché du travail sont trop concentrés sur quelques-uns (les jeunes, les peu ou mal qualifiés, les victimes de discriminations) et de façon durable. C'est extrêmement choquant en termes de cohésion sociale et préoccupant pour l'avenir du pays.

 

 Propos recueillis par Claire Guélaud.

 

 

 


17.05.2011

RSA : pourquoi tant de haine?

TRIBUNE PARUE DANS LE FIGARO

édition du samedi 14 mai 2011

 

Bon, on a compris. Un ministre en exercice, incarnation autoproclamée de la droite « sociale » et dont les propos ont été mal compris, a pris sur lui de stigmatiser les plus pauvres. Il faudra, dans quelques jours, qu’un libéral de l’UMP se dévoue et fasse l’autre partie du job : accuser les plus riches et proposer de les taxer fortement. On aura ainsi stigmatisé deux catégories de profiteurs, les plus pauvres et les plus riches, et montré aux « vraies gens », ceux qui travaillent et sont inquiets pour l’avenir, que le Gouvernement conduit une politique équilibrée en sanctionnant tous les profiteurs. Le PS, qui tombe dans absolument tous les pièges, a naturellement répondu en niant l’existence de phénomènes d’assistanat, sauf… chez les bénéficiaires du bouclier fiscal ! Il fallait y penser ! La présidentielle se jouant par l’élimination du moins crédible …CQFD.

 

On peut avoir la nausée face à de telles stratégies, on peut aussi se contenter de douter de leur intérêt. Les plus riches, somme toute assez peu nombreux, dénonceront l’imbécillité de l’UMP – à laquelle j’appartiens- mais se résoudront à voter pour elle. A l’inverse, un million de Français sans emploi qui vivent maigrement du RSA et tous ceux, beaucoup plus nombreux encore, qui craignent de se retrouver un jour au RSA ou d’y voir leurs enfants hésiteront beaucoup, si rien ne change, à voter pour certains représentants de l’UMP.

 

Mais revenons aux vraies questions.

 

Avant 2007, pour qu’il soit toujours plus avantageux de travailler, on avait augmenté la rémunération du travail, en revalorisant le SMIC et la Prime pour l’emploi. On avait aussi créé un système d’ « intéressement » à la reprise du travail: une sorte de prime était versée à titre provisoire  aux RMIstes qui reprennent un emploi.

 

Avec le RSA, on est allés plus loin. Désormais, même une toute petite activité de quelques heures par semaine est plus rémunératrice que l’inactivité. Surtout, l’« intéressement » est devenu permanent. Si le Gouvernement l’a ainsi décidé, c’est en prenant en considération une réalité : la sortie de l’exclusion se fait très souvent par de tout petits boulots, et pas sur un emploi à temps plein.

 

Le Conseil d’Orientation pour l’Emploi l’avait souligné dans l’avis qu’il a rendu au Gouvernement, six points méritaient la plus grande attention.

 

Un, il fallait absolument conserver la Prime pour l’emploi en plus du RSA. Sinon, on aurait pénalisé les salariés à temps plein qui gagnent le SMIC ou un peu plus. Cela a été fait. Il y a désormais une vraie continuité entre les allocations et les revenus du travail. Chaque heure de travail rapporte plus que l’inactivité.

 

Deux, il fallait veiller à ce que l’Etat n’encourage pas, avec le RSA qui les « subventionne », la création de tout petits boulots. On n’a pas vraiment progressé sur ce sujet, qui est du ressort du législateur et des partenaires sociaux.

 

Trois, il fallait réussir ce qui avait échoué avec le RMI : l’insertion. Le Gouvernement a décidé de réserver des emplois aidés aux bénéficiaires du RSA. C’est bien, mais il faudrait encore plus d’ampleur à cette politique.

 

Quatre : il fallait entreprendre une lutte sans merci contre le travail au noir. En effet, avec le RSA, la tentation peut exister de recourir à de petits boulots à moitié déclarés, à moitié au noir, le RSA venant boucler les fins de mois des salariés sans coûter trop cher aux patrons. Là encore, le Gouvernement gagnerait à plus communiquer sur la sévérité et l’effectivité des sanctions.

 

Cinq, il fallait que les collectivités locales cessent de réserver leurs aides sociales aux chômeurs et aux bénéficiaires du RSA et les accordent désormais en fonction de seuls critères de revenu, pour toucher toutes les personnes modestes, y compris celles qui travaillent. Il fallait aussi regarder la question des aides au logement : quoi de commun entre une personne sans emploi qui doit payer un loyer et celle, également sans emploi, qui est propriétaire ou hébergée à titre gratuit? On manque encore de recul pour savoir si les collectivités locales ont, ou non, modifié leurs politiques sociales. Mais tout laisse à craindre que non. Elles doivent changer cela. Et il faut remettre à plat les aides au logement.

 

Six, le RSA a été pensé pour les RMIstes qui reprennent un petit boulot et sont donc familiers des services sociaux. Mais, parmi les salariés à temps très partiel ou précaires, beaucoup ne sortent pas du RMI et ne sont pas habitués à demander des aides! Là aussi, on manque de recul, mais tout porte à croire que beaucoup de travailleurs pauvres ignorent encore qu’ils ont droit au RSA et que l’obtenir n’est pas si compliqué.

 

Les vrais sujets, les voilà. C’est tout, c’est déjà beaucoup.